Le 13 Juin 1979, En Auvergne, entre Paris et Montpellier.
Imaginons une jeune fille qui aimerait critiquer le monde qu'elle côtoie, dans sa généralité. Circonstance aggravante, la vie ne saurait pour elle se distinguer de sa présentation; il n'y a pas
de règles abstraites de la dialectique... Ainsi, Manon ne se contente pas d'examiner ce qu'elle prend pour la réalité, elle l'interprète, la réinterprète et la développe : elle essaye de trouver
une logique à son environnement, quel qu'il soit; elle pense disposer du savoir absolu.
La jeune fille est asociale, les seuls sons qu'elle émet sont ces fredonnements : « So, so you think you can tell. Heaven from hell, blue sky from pain. Can you tell a green field, from a cold
steel rail... ». Elle vit en France, ses parents sont français, elle pense dans la langue utilisée dans Wish You Were Here, l'anglais. Elle comprend ce qu'on lui dit, connaissait déjà les paroles
qui lui sont destinées, n'y répond donc pas. Elle connait aussi Dieu, puisqu'elle connait tout et que Dieu, c'est elle. Dieu est une femme âgée de 16 ans. La première fois qu'elle écouta les Pink
Floyd, son esprit divin lui dicta « Vive moi ! Je suis formidable comme la volupté que je ressens et que j'ai inventé. Le plaisir ressenti par mon écoute est une merveille. Moi, c'est le siège du
plaisir. Le plaisir, c'est moi. Le plaisir ne peut pas se passer de moi; chaque fois qu'il y aura du plaisir, il y aura moi. », elle avait alors 6 ans et était devenue mégalomane... Elle ne peut
aimer quelque chose, sans trouver un moindre défaut. Pourtant, elle s'aime. La seule chose qu'elle aime, c'est Dieu.
Dieu, c'est moi, Manon.
Au plaisir.
Le 20 Juin 1979, à Grasse.
Il semblerait que je me retrouve de nouveau à Grasse, que j'ai énormément de mal à reconnaître. Mon dernier souvenir se trouve pourtant à Marseille. Au moment où je t'écris, je me trouve sur une
crête dominant un gigantesque espace couvert de jardins, de champs de lavandes, d'oliviers, d'abricotiers, d'amandiers en fleurs, de plantes odorantes. Cette crête paraît d'un autre monde, on s'y
sent bien. D'ici, j'aperçois la mer, pourtant ses flux, les bruits de roulement des vagues, le sel ne m'atteignent pas. Les effluves sont florales. L'unique élément trahissant cette Cité du
Soleil est une ville, aux aspects étonnamment utopiques. La citadelle se loge sur le flanc d'une montagne. Son allure, presque désinvolte, est simple ; les remparts sont quasiment inutiles, elles
ne détiennent qu'une mince partie des demeures. Cependant, la ville m'éblouit, me fascine. Pour moi, avant ce moment, je ne la considérais autrement que la capitale des parfums, des savons, des
huiles, autres. Désormais, en la voyant, à des lieues d'elle, j'exalte, les odeurs m'arrivant sont irréelles, impossibles, fantastiques.
Qu'est-ce que les Pink Floyd ? L'anglais ? J'ai peur, peur de découvrir certaines choses.
Andrea.
Le 21 Juin 1979, en
partant de Grasse.
Je ne préfère pas m'attarder au pays parfumé, que le soleil caresse ; en y restant trop longtemps, je crains de ne pas pouvoir le quitter. Je risquerais de tomber dans l'enfantin de l'idylle, de
rêver des horizons bleuâtres, de voir des jets d'eau, des jardins pleurer dans les albâtres, d'entendre des oiseaux, des enfants chanter soir et matin, des baisers... Cette vie heureuse n'est pas
pour moi, évoquer le printemps avec volonté me plonge dans une étrange volupté, mais... je dois me résigner pour avancer, je dois tirer le soleil de mon cœur, faire abstraction de la joie. Bref,
je me suis restauré dans la soirée d'hier dans une taverne, après avoir atteint la ville. L'ambiance y était terne, mais accueillante. Puis, j'ai dormi dans cette auberge, quartier Saint Jacques,
où nombre de rêves se sont formés. J'ai rêvé de ma mère que j'essaye d'imaginer, de Salomé qui me manque, de Paris que je dois rejoindre, de l'océan que je rêve de voir, d'exotisme, de tellement
de choses que vous ne pourriez concevoir. Pourtant, cela vous ferez probablement fantasmer. Ai-je un monde fictif et imaginaire si enviable ? Je ne sais pas.
La mémoire me revient. Ce groupe, les Pink Floyd, génial. L'anglais, la langue universelle. Comment ai-je pu oublier ? Hébéphrénie ? Perte de mémoire ? Angoisse. Je
me rends alors compte que je parle à quelqu'un que je ne connais pas... qui ne me connait pas. Oh, et puis, dans cette étrange lettre, on me décrit comme mégalomane ; autant en faire preuve, une
fois de plus, en parlant de moi, encore de moi, toujours de moi...
Indolence... Demain me consacrera.
Andréa.
Le 22 Juin 1979,
Cannes.
Les gens qui me connaissaient m'appelaient Andréa, quelques un se permettaient le surnom de « mon ange » à cause du caractère séraphique dont je faisais preuve.
Mais ma mère a décidé de briser ma vie, de rompre mes rêves. Ainsi, l'« ange » assouvi que j'ai pu être est devenu mélancolique et triste... On m'a fait connaître les drogues, mes mains se sont
alors souillées, devenant blessées et mourantes, à l'image de mon corps épuisé et efflanqué. Puis, j'ai décidé d'en finir avec ça, cette vie « macchabéenne ». Je ne me contrôlais plus, sachant
pourtant ce qui allait arriver, le sang suintait de mon nez, j'étais comme paralysée, gisante sur le sol presque fangeux de ce qui me servait de chambre... La fatalité a cassé mes ailes, j'étais
donc couchée, la cocaïne me demandait de dire au revoir au monde réel, je n'étais que poussière. Je me sentais bouillonner, mais cette merde me disait encore de dormir, de m'éteindre, que c'était
certes l'ultime, mais le bon dénouement. Je ne percevais plus aucunes sensations au contact de ce qui m'entourait. Je distinguais ce tapis, âcre et sale. Je n'entendais plus qu'un sombre
bourdonnement, Wish You Where Here sonnait. Une dernière caresse sur ma cuisse, effort final que je ne sentis même pas, me fit toucher l'horizon blanchâtre... puis, plus rien. Jusqu'à ce levé, il
y a deux jours, où je t'ai découvert, dans la vallée de Grasse.
Je renais, bien que cette rupture commise par ma mère soit encore présente... Je t'expliquerais, peut-être si... ,un jour, j'en ai l'envie.
Andréa.